Nous sommes autour d'une bouteille de jus de pommes bien fraîche, d'une boîte de biscuits et de sucre candi qu'il laisse sur la table avant d'aller dormir, abandonnant sa pièce à nous les jeunes.
J'imagine que nous nous retrouvons de nouveau comme à chaque grandes vacances, dans sa petite pièce basse devant le poêle à charbon que l'on rallume "doucement" à la nuit tombante, même quand il fait très chaud, simplement par habitude car les vieux murs de la grande maison, pareils à une vieille dame, ont toujours un peu froid le soir.
Oui je reviens ce soir de juillet.
Et je connais si bien ces lieux que je peux m'y rendre en pensée n'importe quand.
Il y a toujours la table et les chaises en bois, les meubles en chêne qu'avait construit mon grand-oncle. Vous savez ? Celui qui est mort pendant la guerre...
Cette histoire, on nous la contait souvent aux veillées de vacances, seulement lorsque l'on permettait aux "adultes" de faire une petite intrusion dans nos réunions.
La voici cette histoire :
"Mon grand-oncle avait vingt-huit ans en 1916. Il était menuisier-ébéniste. Des allemands avaient rassemblé plusieurs jeunes hommes du village car on avait volé des cochons dans une ferme réquisitionnée. Il leurs firent accomplir une longue marche jusqu'à un bois en leur signalant qu'ils allaient être fusillés. Mais lorsqu'ils furent dans le bois depuis déjà un long moment, comme personne dans le village ne se dénonçait, les allemands les relachèrent.
Les jeunes hommes continuèrent leur vie, heureux d'avoir échappé à la mort, mais mon grand-oncle, mourût quelques mois pus tard d'une forte fièvre causée par la peur"
Dans la grande maison ce soir de juillet, environ septante-cinq ans plus tard, dorment le vaisselier, le bureau, la chambre à coucher, tout ce qu'il a construit de ses mains avant cette terrible première guerre mondiale.
Le temps a effacé les initiales sur le bois mais son âme vit toujours dans ces meubles.
Dans l'armoire se trouve le grand livre de ses comptes. Le nom de tous ces gens du village qui malgré les temps difficiles, avaient besoin d'un table, d'une chaise ou d'une barrière pour garder leur mouton.
Mon grand-père a su garder tous les souvenirs de la famille de sa femme même s'il ne les avait pas connus.